Avec Ouvrez les frontières, n'incitez-vous pas la jeunesse africaine à une expatriation risquée ?
Il ne s'agit pas d'ouvrir la porte pour que tout le monde vienne. L'Afrique a besoin de ses fils pour la construire, la faire avancer, mais je parle de cette injustice qui consiste à bloquer la porte. Aujourd'hui, un Occidental peut décider d'aller à Bamako dès demain. Il file à l'ambassade, il demande le visa, et le lendemain il est dans l'avion. Pour nous, en tant qu'Africain, cela est impossible et je trouve que ce n'est pas juste. Dans l'album, il y a trois titres qui se suivent et sont liés : Ouvrez les frontières, Où aller où ? et Africain à Paris (adaptation d'Englishman In New York de Sting, ndr). A travers Où aller où ?, j'explique à mes frères africains les galères qu'ont vécu ceux qui ont traversé le désert ou la mer pour atteindre l'Occident. Et une fois arrivés – c'est ce que je dis dans Africain à Paris –, ils réalisent que ce n'est pas le paradis. Ils dorment à cinq ou six dans des chambres, ils sont traités comme des esclaves, maintenus au stade de sans-papiers pour pouvoir être exploité parce que c'est une main d'œuvre dont l'Europe a besoin. Pour moi, c'est important de ne pas mentir à cette jeunesse africaine, mais c'est aussi important de l'aider à réclamer ses droits.
Etre artiste, pour vous, est-ce forcément un engagement ?
On me demande tout le temps pourquoi il n'y a pas de chansons d'amour. Ça viendra, mais je ne peux pas forcer l'inspiration. J'ai l'habitude de dire que le reggae africain en général mérite de chanter l'amour mais il y a d'autres priorités. Mon objectif est de faire passer un message d'éveil des consciences, d'information, d'éducation. Il y a un besoin de justice, d'égalité, de lutte contre la corruption, et il se trouve que nos porte-paroles, ceux qui nous représentent, c'est-à-dire nos chefs d'Etat, ne font pas forcément l'affaire.
Cet album a été fait à Bamako, où vous vous êtes exilé. Changer de méthode de travail, cela change-t-il le résultat ?
Le résultat est différent parce que j'ai enregistré avec le groupe qui m'accompagne sur scène. Et quand on est à la maison, on est plus à l'aise qu'ailleurs. Lorsque tu vas en Jamaïque, que Sly Dunbar et Robbie Shakespeare arrivent avec leur palmarès, quelquefois ils peuvent imposer leur idée. Il y a une basse sur le morceau Où veux-tu que j'aille de l'album Coup de gueule que j'ai beaucoup regrettée. Celle que j'avais sur les maquettes m'allait parfaitement. En studio, j'essayais de m'opposer mais j'avais mon directeur artistique et le réalisateur de l'album contre moi. Et mon éducation ne me permet pas forcément de m'opposer. Il faut reconnaître aussi qu'aujourd'hui avec un peu d'expérience, je suis plus à l'aise. Je me souviens que la première fois que je devais entrer en studio, je n'avais pas dormi de toute la nuit, et pourtant il le fallait pour être en forme ! Aujourd'hui, ça ne m'empêche pas de dormir.